Musicalité pour danseurs de tango

écoute la musique est une faculté qui se développe.

Musicalité pour danseurs de tango .

Jean françois Auguy

Quand le déplacement d’un couple devient musical, les corps traduisent la musique, ils dialoguent, le jeu s’installe, ainsi nait l’émotion.

Pour évoluer dans le tango, il faut donc comprendre et maîtriser sa musique.
Pour ceux qui aiment le tango, ils aiment cette musique très riche. C’est pour eux le fondement, il ne peut être remplacé, mais développé.
La principale base du tango, est donc toujours sa musique, riche de plus d’un siècle et en constante évolution.
Les structures de danse plus modernes, issues d’autres danses et éléments, peuvent ajouter différentes nuances, mais avant de les intégrer, il faut développer et maîtriser la fondation qui les soutient, la musique de tango.
Les bons danseurs ne restent pas dans une seule écoute. Ils en traversent trois, parfois même dans le même tango.
Parfois ils marchent sur le rythme, parfois ils volent avec la mélodie, parfois ils serrent dans les bras sans rien faire, ils ressentent juste la puissance de cette musique à nulle autre pareille.
Mais comment écouter la musique ?

Quand on écoute la musique de tango, elle peut être difficile à comprendre.
La bonne nouvelle est que l’écoute de la musique est une faculté qui se développe. 
Une écoute attentive change immédiatement notre danse, cela la rend plus riche et créait une relation avec la musique.
Tout d’abord, la métrique de la musique est composée de 5 éléments :
1  El Pulso « Battement » :
Le battement est un phénomène naturel, physique, comme le pouls du cœur ou la cadence de la marche ou de la respiration. 
Le battement et le rythme ne sont pas la même chose. Par battement, nous comprenons le pouls régulier de la musique. 
Le battement seul n’est pas de la musique, mais c’est le fondement de la musique, je vous propose d’écouter un tango où le battement est très présent tout au début :
 « Nueve de Julio  » de Juan D’Arienzo.
2 El tiempo « Tempo » : C’est la rapidité à laquelle sont lus les battements

« Viviani » Di sarli : version 1940 Tempo 134BPM. Puis « Viviani » Di sarli : version 1956 Tempo 114 BPM

3 El compas « La signature » 2/4, 4/4, 4/8 et autres valses en 3/ et 6/8
Le premier chiffre c’est le nombre dans la mesure/le second  c’est la valeur 4= la noire
Les pulsations ne sont pas toutes identiques – elles ont leurs qualités – et chaque orchestre a une qualité différente pour les marquer, elles sont organisées en mesures.
El compas, c’est l’organisation dans la mesure des événements musicaux. Le rythme en musique.
Pour exemple, on reconnait la Guardia Vieja à la mesure en 2/4 et la Guardia Nueva à la mesure en 4/4 école décarienne. (Julio De Caro).
Mais le nombre de temps par mesure ? qu’est-ce que cela, apporte à la danse tango :
Sachant que le 1 de la mesure, est plus profond, plus ancré dans le sol, il demande, un pas plus appuyé plus lourd.
Le 2/4 donne donc cette impression de marche tombée, appuyée sur l’avant (marche militaire).
Exemple, les tangos en 2/4 de d’Arienzo ou Donato,
Celui qui danse comme ça va jusqu’à la marque, tape fort, précis, il est rythmiquement joueur. C’est lui qui marque les doubles temps, les rebonds, il marque les cadences de fin de phrases. le style devient plutôt celui del centro. (Milonguero).
Ci dessous la partition de « Paciencia » d’Arienzo 1937 à 134 BPM 
3 El Compas bis
Le 4/4 caractéristiques de l’école décarienne
Avant l’arrivée de De Caro, le tango (période de la Guardia Vieja) reposait sur un rythme vif en 2/4, joué à l’oreille par des musiciens souvent autodidactes. Le décarisme a transformé le genre grâce à plusieurs évolutions clés : Complexité musicale : Passage à une mesure en 4/4 (« El Cuatro »), introduction de la polyphonie, du contrepoint et d’arrangements mélodiques riches.
Musiciens professionnels : arrivée d’artistes de formation classique sachant lire les partitions, élevant la technicité de l’interprétation.
Écoute contemplative : le tango ralentit et s’adoucit. Il n’est plus seulement destiné à la danse dans les milongas, mais s’écoute désormais dans les salons, à la radio ou au cinéma.
Le 4/4 donne cette impression de marche plus aérienne légère et fluide. Il joue avec les structures et les mélodies,
« Bahia Blanca » Carlos di Sarli 1957 à 115 BPM

3 Extrait de « Cancion de Rango » de Tanturi Castillo

Ceux qui répandent la rumeur que le tango est triste, que c’est une danse de la boue
Alors ils se tairont, je leur fais savoir, que mon tango dansé est une triste salle de bal
mais c’est une chanson de qualité. Pour les faire taire, je leur joue en 2/4 cette cadence virile, qui devient chanson

Extrait de l’interview de Juan D’arienzo Todo Tango
Le tango c’est avant tout, du rythme, du nerf, de la force et du caractère. Le tango d’autre fois, celui de la Guardia Vieja joué en 2/4 avait tout ça, et nous devons faire en sorte qu’il ne le perde jamais.

« Juan D’Arienzo » 

4 El frase, Le phrasé musical : 
C’est régulièrement 8 mesures fini généralement par une ponctuation : la cadence.
Souvent avec des demis phrases.
Sur « Indiferancia » de Juan D’Arienzo, écouter la cadence de fin de phrase.
La cadencia :
C’est la ponctuation des phrases musicales, virgules, points-virgules ou points de la littérature.
Tension et repos : Elles marquent la fin d’une phrase ou d’un morceau en créant soit une attente (caractère suspensif), soit une résolution (caractère conclusif) par un enchaînement précis d’accords. elle rappelle souvent la couleur de la phrase (question réponse)

On parle de Cadense plagale de demi cadence

La cadence parfaite. Elle est fortement conclusive, comme un point final.
La cadence imparfaite : Similaire à la cadence parfaite, mais un des accords est renversé, ce qui adoucit ou affaiblit son effet conclusif.
La demi-cadence : S’arrête sur le 5e degré (V). Elle a un effet suspensif, comparable à une virgule.
La cadence plagale : Enchaînement du 4e degré vers le 1er degré, souvent associée à un effet « amen », elle offre une conclusion douce.
5 El Tarareo, La mélodie :

C’est le chant, la mélodie chantée par les violons ou le bandonéon, ceux qui se fredonne. Celui qui danse ainsi est plus fluide, lié, remplace les cadencia par de longues pauses, dessine avec son corps. Il s’étire et rétrécit avec la phrase musicale.La mélodie est construite en phrases, mais peut commencer sur le 8 et finir plus tôt. « Trenza » Anibal Troilo Roberto Goyoneche. 

5 Las palabres, Les paroles :

Il est difficile quand on ne connait pas la langue de parler en profondeur des paroles, mais il convient de noter qu’à l’âge d’or, les paroles tristes étaient souvent traitées de manière très poétique par les orchestres de danse. Cela crée un effet doux-amer.  

Les paroles de « Malena » Lucio Demare

Malena chante le tango comme aucune autre
et dans chacun des vers, elle met son cœur.
L’herbe folle du faubourg parfume sa voix,
Malena tient sa peine du bandonéon.
C’est peut-être dans son enfance que sa voix d’hirondelle
a pris cette couleur obscure de ruelle,
ou bien en chantant cette romance qu’elle ne dit
que quand vient la tristesse avec l’alcool.
Malena chante le tango avec une voix d’ombre,
Malena tient sa peine du bandonéon.

Ta chanson a la froideur de la dernière rencontre.

Ta chanson se fait amère dans le sel du souvenir.
Je ne sais si ta voix est la fleur d’une peine,
mais je sais qu’au son de tes tangos, Malena,
je te sens si bonne, plus bonne que moi.

Tes yeux sont obscurs comme l’oubli,
les lèvres, serrées comme la rancœur,
[tes mains, deux colombes qui ont froid,
dans tes veines coule le sang du bandonéon.]
Tes tangos sont des créatures abandonnées
qui rôdent dans la boue des ruelles
[quand toutes les portes sont fermées
et que hurlent les fantômes de la chanson.]
Malena chante le tango avec une voix brisée
Malena tient sa peine du bandonéon.

6 L’Apremiante Le prégnant (danser ce que l’on entend le plus les notes la mélodie le cadencia) 
En français : Qui s’impose à l’esprit, marquant (il vient du latin praegnans, qui signifie « lourd de sens » ou « qui contient beaucoup »). C’est un adjectif littéraire qui signifie qui a une grande force d’expression, qui s’impose avec force à l’esprit, que l’on ne peut pas ignorer.
L’expressive / poétique :
Ce sont les paroles, l’intention, le drame et les silences. Celui qui danse ainsi ne danse pas les pas, il danse ce qu’il entends ce qu’il ressent. Il reste immobile quand l’orchestre est silencieux, il accélère quand il y a du drame. C’est la plus personnelle des écoutes.

🎵 Question → Réponse dans le tango

Le principe est qu’une phrase musicale pose une question, crée une tension ou une attente, puis qu’une autre phrase répond, résout ou prolonge cette idée, par exemple :

Question : 🎶 phrase qui monte / crée une tension
Réponse : 🎶 phrase qui descend / se pose

Par exemple, chez D’Arienzo, le principe peut être très net : une cellule rythmique est lancée, répétée ou transformée, puis une autre cellule vient lui répondre.
Phrase mélodique : question → réponse Les boubas voir ci-dessous
Rythme : motif rythmique → répétition ou réponse les kikis voir ci-dessous

Par exemple, chez Lucio Demare « Una Emocion« 
Les deux premiéres sont deux question elles montent et sont mélodiques. Bouba
Les deux suivantes sont deux réponses elles décendent et sont ryhmiques. Kiki

Les questions réponses
Je souhaite vous parler là, d’une étude « Kiki-Bouba » faite par l’institut du Cerveau. c’est un phénomène simple d’association entre certaines formes et des sons de la parole. un lien cérébral étroit et automatique entre la vision et l’audition. Il peut être appliqué au tango dans sa façon de le danser. Il Caractérise l’association entre la forme visuelle et la prononciation du nom que l’on pourrait lui donner.  Regardez bien les deux images à gauche. Si vous deviez leur attribuer un nom, laquelle nommeriez-vous « KIKI » et laquelle « BOUBA » ? Et quand vous écoutez Malena de Lucio Demare les voyez -vous ?
Je vous propose de danser les Kikis avec des cortes et les boubas avec de la circularité dans les structures.